Le polar à la télé par Carine Wittman

Le polar à la télé par Carine Wittman

Durant tout le mois de Mars, rebaptisé pour l’occasion Mois du Polar, nous avons laissé la parole à ceux qui font ou ont fait le polar à la télévision. Pour clore cette série, nous avons laissé le clavier à une experte du polar, qui, si elle n’en écrit pas, s’avère une consommatrice éclairée. Carine Wittman est la rédactrice en chef du site encyclopédique sur les séries AnnuSéries (objet indispensable dont nous ne cesserons de saluer le travail colossal qu’une telle entreprise représente) et possède une vision… encyclopédique de la série policière. Il était dès lors indispensable de recueillir son témoignage, plein de passion.

hawaii 5-0

Hawaii 5-0

« La série policière c’est mon doudou.

Je suis de cette génération qui a grandi avec Candy, Sesame Street, le Muppet Show et les séries policières – Parce que c’était LA SEULE CHOSE qui était diffusée sur nos chaînes. J’ai aussi, comme beaucoup, lu Le club des cinq et puis plus tard des grands du polar. C’est un genre que j’aime parce qu’on cherche toujours au fil des pages, ou au cours de l’heure, qui a pu tuer, quelles sont les motivations. Il y a comme pour tout des histoires faciles et des histoires complexes.
Un simple meurtre peut vous donner 3/5 meurtriers viables. D’ailleurs, Hawaii 5-0 l’a prouvé encore récemment en offrant au spectateur la possibilité de voter pour leur meurtrier. Ce qui prouve que cela peut être n’importe qui quand c’est une fiction assez banale.

Certains pour se relaxer vont regarder une comédie. Parce que le rire, c’est effectivement un très bon moyen de se ressourcer. Moi c’est le policier qui me fait cet effet-là. D’une certaine manière, je débranche mon cerveau pendant 42 minutes et je regarde et je m’investis. Mais c’est aussi, je dois l’avouer, mon somnifère. D’où le doudou. Ca ne fonctionne pas avec toutes les séries policières mais si j’ai un souci pour dormir, je lancerai une série que j’aime et des épisodes que j’aurai pu voir des dizaines de fois et ça finira par m’endormir.

Perry Mason

Perry Mason

Si j’étais une chaîne française, je copierais nos amis anglais qui ont une chaîne où ils diffusent 24/24h des séries policières/judiciaires de toute sorte, Perry Mason (les vieux) Arabesque, Mannix, les Rues de San Francisco et j’en passe. Et si j’avais les couilles, je tenterai une fréquence de la TNT parce que sincèrement, les insomniaques ce n’est pas une minorité. J’y rajouterai quelques séries procédurales fantastique/SF et ce serait parfait !

Dans le paysage audiovisuel actuel, je suis de l’avis qu’il s’agit en grande partie d’une simple question d’affinités. Certains vont aimer Castle, d’autres vont la trouver pantouflarde et aucun n’aura tort. Mais il y a quelques exceptions, le haut du pavé. Certains vous diront True Detective, mais je crois qu’on peut s’accorder pour dire que c’était tout sauf une série policière. D’autres vous diront Fargo etc…. Moi je dirai 95% des séries policières anglaises sortent du lot. J’ai regardé les deux premières saisons de Meurtres à Sandhamm sur Arte ces dernières semaines. Les anglais leur envient leurs fictions à l’heure actuelle mais c’est surement pas pour celles-ci particulièrement mais plutôt pour un Borgen ou un Forbryddelsen. Parce que Meurtres à Sandhamm, c’est clairement une inspiration anglaise. De là à penser que les scandinaves ont regardé ce qui fonctionnaient bien en Angleterre et ont capitalisé dessus….

Stalker

Stalker

Cette année fut la première année depuis très longtemps où j’ai absolument haï trois nouvelles séries policières lancées et je doute que cela va aller en s’arrangeant. Je ne vais pas vous cacher que j’ai détesté Stalker, pourtant pas très différente d’Esprits Criminels si on y réfléchit deux secondes et que j’ai beaucoup apprécié au début parce qu’il y avait Mandy Patinkin et que j’aimais le reste de la distribution et qu’au début il n’était pas si évident que ça que la seule cible était la femme. Mais comme l’a dit Bernero (showrunner d’Esprits Criminels jusqu’à la saison 7) lors d’une interview, il connaissait toutes les blondes aspirantes actrices de L.A. Mais Stalker, comme Eye Candy, n’a qu’un seul but : montrer comment un potentiel meurtrier en série peut faire pour harceler, torturer, terroriser des femmes. Et bizarrement, en tant que femme, ça ne passe plus. Je ne parle même pas du fait que c’est laid à regarder, que pour Stalker, Kevin Williamson s’est carrément plagié, la scène d’intro du pilote est un copier/coller du prologue de Scream. Et j’ai été loin dans le masochisme parce que j’en ai regardé 8/9, les fêtes toussa… Les 4 premiers sont d’une violence psychologique inouïe. Et ça a dû se sentir parce qu’ils ont beaucoup délayé pour les suivants, il est fort probable que les exécutifs de CBS ont demandé à édulcorer.

Il y a aussi Backstrom. Bon, je vous avoue je n’ai jamais regardé The Office. Je ne connais pas beaucoup Rainn Wilson. Comment vous expliquer, Backstrom c’est Bones (ou NCIS, Hawaii 5-0, Les experts), que j’aime beaucoup (Angel for the win), mais si Temperance Brennan est ce qu’elle est, elle a une excuse, elle n’a pas les outils pour interagir avec les gens comme un être humain normal (si tant est que cela existe un comportement normal) et dit parfois des trucs pas top. Mais Backstrom sait parfaitement ce qu’il dit et non ce n’est pas le House de la série policière. Parce que House c’était tout d’abord déjà un policier. Backstrom n’est pas drôle comme pouvait l’être House, il était féroce voir méchant mais c’était drôle. Et on pouvait écouter Hugh Laurie parler pendant des heures ; ce n’est juste pas possible avec Wilson dont la voix est profondément insupportable. Elle vous tape sur les nerfs en moins de deux. On ne peut pas regarder une série pour un des personnages secondaires qu’on va voir 5 minutes par épisode (Kolaha dont le personnage est sympathique) et se taper 43 minutes d’une voix absolument insupportable. Parfois la VF a du bon. Non, je déconne, même en VF, je ne pourrais pas regarder.

Longmire

Longmire

Je disais au début qu’il y avait des exceptions. Il y a des séries policières exceptionnelles et ce n’est pas parce qu’elles sont des anthologies. Justified, Longmire, Endeavour, Vera, Miss Fisher Enquête, ou Docteur Blake Mysteries pour moi sont des séries que j’adore, que je respecte. Je conseillerai toujours les 4 premières, pas les deux dernières parce que je vous vois venir. Pour Fisher, c’est quand même un OVNI, on remercie sa créatrice, celle qui a créé le personnage pour ses romans, de nous donner une femme détective privée dans les années 1920 montrée comme une femme indépendante et qui se comporte comme Mike Hammer aurait pu se comporter. Elle couche avec qui elle veut, elle est indépendante, porte des pantalons, fait jaser et surtout accepte son entourage comme il est. C’est son entourage qui change parce qu’elle les accepte comme ils sont. Si les histoires policières sont clairement peu intéressantes, c’est le message qui fonctionne et des personnages tous bien écrits, pas des demi-teintes et pas des faire-valoir (contrairement aux 4 pots de fleurs autour de Patrick Jane dans Mentalist par exemple). Puis, je vous avouerai que la mode des années 20 est quelque chose que j’apprécie énormément (sauf les coupes de cheveux à la SS).

Justified et Longmire sont des séries policières, pourtant c’est pas vraiment ça qui nous intéresse dans les deux séries. Pour Longmire, les histoires à résoudre sont à peine digeste et Justified n’est pas très loin lorsqu’il s’agit d’épisodes clos. Ce qui fonctionne, c’est tout le reste. Les personnages, la mythologie créée peu à peu. Suivre des personnages qu’on peut aimer ou détester – parce qu’on n’a pas besoin d’aimer des personnages pour regarder une série. Suivre une histoire qui se déroule sur plusieurs épisodes. Le fameux fil rouge. Et ça marche pour toutes les séries, pas que pour les policiers. Buffy ou Veronica Mars ne sont que des séries procédurales avec un fil rouge plus ou moins évident. Pourtant ce sont aujourd’hui des séries cultes – dans le sens premier du terme.

Quand on aime la fiction, on devrait aimer la fiction dans sa totalité. Qu’elle soit policière, romance, comédie. Si on se met des barrières et des limites, alors franchement, on n’aime pas la fiction. On croit l’aimer mais en fait c’est comme les gens qui disent la liberté d’expression MAIS. Bah non, il n’y a pas de mais.

M*A*S*H*

M*A*S*H*

J’aime la fiction dans sa totalité. Après il y des sujets, j’écris bien « sujets », qui m’interpellent pas. Mais que ce soit le policier, la science-fiction, le drame ou le fantastique, le genre n’est qu’un prétexte. Celui de montrer la société d’une certaine manière, dénoncer certains travers. Quand MASH est lancée, on était en pleine guerre du Vietnam. La série se passait pendant la guerre de Corée mais personne n’était dupe, il s’agissait d’une critique véhémente de la guerre du Vietnam. Quand Docteur Blake a un épisode qui se déroule dans un asile psychiatrique, la critique concerne l’utilisation des électrochocs et c’est une critique encore valable aujourd’hui ; même si des études plus poussées ont permis une utilisation bénéfique, sans séquelle.

Quand j’entends le ton dubitatif de la chroniqueuse de L’instant M sur France Inter concernant la qualité d’Elementary face à Sherlock, elle me donne juste envie de ne plus jamais l’écouter. Ce n’est pas faute à Romain Nigita d’avoir souligné que Elementary était une bonne série. Parce que 1. Tu compares 9 épisodes en 6 ans à 44 en 2, donc un épisode par an contre 22 par an. 2. Ça te donne l’impression que tout ce qui est network est à chier, que tout ce qui est câble est génial et que BBC, ITV, Channel 4 sont des chaînes du câble alors qu’elles sont des chaînes de la TNT.

C’est quelque chose qu’on lit souvent, qu’on entend trop souvent en France. Si encore on avait une télé ou un cinéma de qualité (et produire 300 films par an ne veut pas dire qu’on fait 300 bons films), j’accepterai plus facilement que c’est pô bien de regarder du polar ou de la série d’action (peu importe le genre) venant des networks. Mais quand on fait 99% de merde sur grand et petit écran, les journalistes / chroniqueurs feraient bien d’être un plus humble, de prendre un peu de recul et surtout feraient bien de se renseigner sur un medium qu’ils ne connaissent pas du tout (ou de garder leur dédain pour eux). Ils ne connaissent pas les moyens de production, ils ne connaissent pas la façon dont elles sont fabriquées, ils ne savent pas comment cela travaille en salle d’écriture, ils ne connaissent pas non plus les spécificités de chaque pays. Tout ce que l’on peut lire à tort et à travers, quand ils ne plagient pas le travail d’autres, c’est leur excitation dès qu’une mini-série sur une chaîne méconnue du câble est annoncée. Sérieux, vous étiez excité quand vous avez lu le pitch de Klondike ou de Hatfields & McCoys ? Ca fait appel à votre imagination, ça ? Si ce n’est qu’une question de production values, bah vous n’avez vraiment rien compris à ce qu’est la Fiction à la Télévision.

Sleepy Hollow

Sleepy Hollow

Moi ce qui m’excite, c’est quand je lis un pitch qui est totalement déjanté. L’exemple parfait est Sleepy Hollow. Sleepy Hollow, c’est le Buffy des années 90. C’est le pitch le plus improbable, que tu trouves peut-être merdique, mais qui ouvre les portes vers quelque chose qui peut être génial. Forever avait un super pitch, le seul souci c’est que c’était à peu de chose près celui de New Amsterdam. J’étais excitée pour New Amsterdam, je le suis beaucoup moins pour Forever. Pourquoi ? Parce qu’ils ont compris, trop de mythologie tue la mythologie (New Amsterdam) et donc ils ont fait en sorte que Forever soit le plus lisse possible la rendant inintéressante.

Le pitch de la nouvelle série policière de Vince Gilligan et David Shore qui a débarqué en mars sur CBS ne donne pas particulièrement envie en soi. Mais on sait déjà que les deux sont des vétérans du procédural, il y a déjà un capital confiance. Et beaucoup seront juste excités parce que c’est Vince Gilligan. Ils seront excités pour une mauvaise et bonne raison à la fois. Un peu comme un cinéphile qui s’excitera quand on annoncera le prochain John Carpenter. Le nom suffit.

On a oublié qu’un auteur, un scénariste, c’est celui qui nous raconte des histoires. Pas son histoire, mais une histoire. Une histoire qui peut nous transporter, une histoire qui peut nous intriguer, des personnages auxquels on s’attache et qu’on ne veut plus jamais quitter.

J’allume la télé et il y a un Arabesque ? Je serai devant. Pourquoi ? Parce que j’éprouve un profond attachement pour Jessica Fletcher ou Hercule Poirot, Columbo ou Holmes. Mais aussi un Maigret, un très vieux Moulin (quand c’était bien écrit), ou un Nicolas Le Floch.

Au-delà du fait que la série policière est mon doudou, je regarde presque tout en format 42/60 minutes. Je lis et je vais au cinéma. Parce qu’avant toute chose, j’aime qu’on me raconte une histoire. Que celle-ci mette en scène Sherlock Holmes et Joan Watson, la Méchante Reine et Blanche Neige ou un moine avec tonsure qui joue au détective comme Cadfael.

Parce que j’aime qu’on me raconte une histoire. »

Carine Wittman
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