Leonard Nimoy : L’extinction d’une étoile

Leonard Nimoy : L’extinction d’une étoile

“Acteur, réalisateur, poète, chanteur et photographe”… Leonard Nimoy, emporté vendredi par une “maladie pulmonaire chronique”, aura cumulé un nombre astronomique de casquettes en 62 ans de carrière. Sa plus grande odyssée professionnelle reste évidemment son incarnation de Spock dans la franchise Star Trek, alter ego fusionnel auquel Nimoy aura prêté une voix suave inoubliable et une interprétation épurée reconnaissable entre mille. La planète Daily Mars ne pouvait évidemment pas rester continuer de tourner sans un salut vulcain final à cet acteur humaniste pilier de la pop culture.

Leonard_NimoyEn cette ère peu réjouissante où tant de repères moraux volent en éclat, où les sociétés modernes du XXIe siècle s’atomisent sur les réseaux sociaux, où la haine aveugle embrase une partie du monde sous les yeux impuissants d’Etats dépassés, Leonard Nimoy incarnait sans aucun doute une figure de vieux phare dont la longévité rassurante balayait nos ténèbres. Un vénérable grand-père associé pour toujours à l’humanisme de son alter ego hybride. Spock et lui, lui et Spock, puisqu’il semble si difficile de séparer ces deux-là, portaient en eux un corpus de valeurs naïves, ringardes diront les cyniques, mais désormais si nobles et précieuses.

Droiture, probité, bonté, altruisme, respect, conscience, fraternité, courage… des notions reflétant la philosophie de Gene Roddenberry et sa vision d’une certaine société des hommes infusée dans Star Trek. C’était le temps d’une science-fiction encore optimiste, où le futur s’annonçait forcément comme synonyme de progrès et d’entente régulée entre les peuples. L’émotion œcuménique suscitée par l’annonce du décès de Nimoy témoigne de la dimension quasi-pontificale acquise par ce grand monsieur, qu’on adhère aux voyages de l’Enterprise ou pas. Votre serviteur n’a d’ailleurs jamais particulièrement adhéré à l’univers Star Trek et ne s’est pas privé pour troller régulièrement le cachet solennel et amidonné de la franchise Roddenberryenne. Même à l’époque de ma découverte de Star Trek, la série initiale, chaque dimanche après-midi sur TF1, la kitscherie de l’ensemble suscitait déjà chez moi un petit sourire en coin doublé d’un vague ennui. Mais Spock, lui, restait assurément fascinant.

leonard-nimoy-spockImpassible, pacifiste, guidé par sa logique implacable et à la fois doué d’une force physique supérieure, il m’intimidait à chaque apparition et polarisait invariablement mon attention au détriment de ses confrères plus falots. Loyal et martial (Nimoy a passé 18 mois dans l’armée, ça aide…), Spock s’est quasi-instantanément imposé comme la vraie star de Star Trek. Il fut son attraction exotique (les oreilles, le côté paria…), sa boussole morale, sa “signature” visuelle comme la virgule de Nike ou la pomme croquée d’Apple. L’identification parfois conflictuelle de Nimoy à Spock, qu’il avait fini par embrasser dans sa seconde autobiographie I Am Spock (1995), a hélas éclipsé les quelques autres étapes marquantes de sa longue route.  Pour moi, il fut aussi le glaçant chirurgien meurtrier d’un épisode de Columbo (en 1973) et, surtout, l’interprète du tout aussi intriguant Dr Kibner dans l’excellent remake de L’Invasion des Profanateurs de Sépulture (1978). Bien plus tard, il m’a littéralement ébloui et touché par son interprétation puissante du Dr William Bell, le génie scientifique à l’agenda trouble dans Fringe.

En guest dans un épisode de Columbo.

En guest dans un épisode de Columbo.

Hors plateaux, Leonard Nimoy était aussi manifestement un individu des plus estimables, qui avait cœur à transmettre des valeurs humaines à la hauteur de son double du futur via divers engagements. Parmi les innombrables “ce que vous ne saviez pas sur Leonard Nimoy” plus ou moins originaux qui pullulent sur le Web depuis sa mort, on retiendra ce très beau projet photographique féministe, rappelé par l’ex-actrice X Ovidie : The Full Body Project, initié par Nimoy comme manifeste pour la diversité des corps féminins. Fils d’immigrés juifs ukrainiens, dont le yiddish fut la première langue avant même l’anglais, Nimoy consacra aussi une série de photos à des femmes juives pratiquantes, intitulée Shekhina, qui suscita une certaine polémique dans le milieu orthodoxe d’où il était issu.

Homme secret aux multiples talents, Nimoy avait sombré dans l’alcool durant le tournage de la première série Star Trek, avait-il confié en 2001 lors d’une interview mutuelle avec son vieil ami William Shatner. Une consommation de vin progressivement addictive pour palier à l’ennui sur le plateau durant les interminables heures de tournage chaque semaine, disait-il. On se gardera bien de sombrer nous même dans l’affirmation d’une “malédiction Spock”, tant ce rôle iconique a permis à l’acteur d’inspirer des générations entières de fans, jusqu’au président des Etats-Unis qui lui a rendu un hommage gorgé de tendresse. Le dernier tweet de Nimoy avant sa mort, poignant, résonne comme une ultime leçon de vie, irradiant d’une émouvante sagesse comme Spock savait la dispenser. Je n’ai jamais vraiment aimé Star Trek, mais il faudrait vraiment faire preuve d’une belle connerie pour ne pas s’incliner devant la noblesse et l’aura de Leonard Nimoy. Live long and prosper, Mister Spock. Forever.

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