Danny Strong à Monte-Carlo : « Même Michelle Obama est fan d’Empire »

Danny Strong à Monte-Carlo : « Même Michelle Obama est fan d’Empire »

danny-strong-emmys-jonathan-buffy-doyle-gilmore-girls-giDébutée sur Fox le 7 janvier dernier, Empire a littéralement bouleversé la dernière saison télé aux États-Unis. Avec sa formule soap bling bling/série musicale hip-hop parfaitement calibrée, boostée par une B.O. supervisée par Timbaland, on se doutait bien que la série filait droit vers l’autoroute du succès. Sauf que l’objet marketing a priori un peu pute sur les bords et taillé pour aimanter une cible black s’est révélé être une excellente série, plaisir coupable ou non, plus universelle que prévu, portée par un couple infernal jubilatoire et une actrice tout feu tout flamme : Taraji Henson. Rencontre avec le cocréateur et showrunner, Danny Strong, lors du 55e Festival de télévision de Monte-Carlo.

Nouveauté la plus regardée de l’année aux États-Unis, Empire tourne au phénomène pop culturel chez l’Oncle Sam et son écho dans le monde ne fait que s’amplifier. À vérifier si l’addiction se confirmera en saison 2 ou si la baudruche va se dégonfler aussi vite qu’elle s’est emballée (attention au syndrome Glee !). Mais en attendant, on se passionne pour les déboires de l’ex-voyou devenu empereur du hip-hop Lucius Lyon (Terrence Howard), de ses trois fils prétendants au trône et de son ex-taularde d’ex-femme Cookie (l’incroyable Taraji Henson). Aux 55e Festival de Télévision de Monte-Carlo, nous avons rencontré Danny Strong, ex-acteur (bien connu des fans de Buffy…), cocréateur et showrunner d’Empire. Il revient pour nous sur la genèse et l’impact de la série.

 

empire_keyart_tuneinDAILY MARS : Pouvez-vous rappeler la genèse d’Empire et quelles étaient vos intentions initiales ?
Danny Strong : on était en postproduction du Majordome, Lee Daniels et moi (film réalisé par Lee Daniels et écrit par Danny Strong – ndlr), et j’ai proposé à Daniels l’idée d’Empire sous la forme d’un film. Il m’a rappelé le lendemain en me disant : « Je n’arrête pas de penser à ton idée, mais je pense qu’elle conviendrait davantage à une série télé ». J’ai été d’accord et nous l’avons vendue comme tel à Fox. Notre intention était de faire un soap, provocateur et qui marquerait l’histoire, sans doute le tout premier du genre à la télé. Et qui allait aborder frontalement des thématiques pas si fréquentes que ça sur les networks : l’homophobie, les questions raciales, la maladie mentale, tout ça de façon très directe et honnête. On a proposé Empire à tous les networks en même temps sur une même période de trois jours. Ils étaient tous intéressés, mais Fox a été notre premier choix : ils semblaient les plus passionnés par le projet, plus audacieux et avaient déjà l’expérience d’une série musicale bien calibrée avec Glee. Et on les sentait plus aptes à prendre des risques en termes de programmation.

Quelles références aviez-vous en tête en pitchant votre série ?
D.S. : Le Roi Lear est une influence très forte. Puis Le Parrain, Game of Thrones…. et Dynasty bien sûr. Ce fut le premier truc qu’on a mentionné avec Lee, Dallas et Dynasty, ces soaps de prime time. On voulait faire un Dynasty noir.

Je déteste les soaps et j’aime beaucoup Empire, comment l’expliquez-vous ?
D.S. : Tout simplement parce qu’Empire garde du soap le côté fun des rebondissements multiples, mais reste implanté dans la réalité alors que les soaps touchent tellement à l’absurde. Tout en gardant une part de réalisme, notre série est aussi portée par ses numéros musicaux, son drame familial assez sombre, c’est une comédie musicale hip-hop… C’est aussi cela qui lui permet de plaire au-delà de la cible initiale.

La chaîne Fox a-t-elle été gênée par vos dialogues très explicites sur la situation politique et raciale aux États-Unis ?
D.S. : Pas du tout, au contraire. Au moment où nous écrivions le pilote d’Empire, les séries du câble éclipsaient plus que jamais les séries de networks, dans le fond comme dans les audiences. Les responsables de Fox ont compris qu’on leur vendait un concept plus profilé pour le câble, et c’est ce qu’ils recherchaient. S’ils nous avaient combattu ou tenté de nous censurer, croyez-moi qu’on se serait tiré depuis longtemps. Notre but n’était pas de faire le carton d’audience de l’année, mais de faire une bonne série provocante et intelligente. Et si le network ne voulait pas ça, on serait allés ailleurs. Aujourd’hui, j’espère que le succès d’Empire va inciter les autres networks a être plus ouverts aux idées audacieuses et aux concepts novateurs. Le succès d’une série comme Mad Men aidé à lancer un network entier, AMC, et il faut que ce qui se passe actuellement sur le câble se transmette aux grandes chaînes hertziennes. Tony Soprano, Don Draper, Vic Mackey, Walter White, les plus intéressants personnages à la télé depuis 15 ans ont tous eu un grand succès.

La majorité des acteurs noirs dans votre cast se retrouve-t-elle aussi dans votre pool de scénaristes ?
D.S. : On a sans doute plus d’auteurs noirs dans l’équipe que n’importe quelle autre série de network, mais elle reste majoritairement blanche. Tout en étant très cosmopolite.

Pensez-vous que Spike Lee aimerait Empire?
D.S. : Oui je crois que Lee Daniels m’a dit qu’il avait vu et qu’il aimait la série !

 

« On espère vraiment tourner Empire à New York, mais en saison 2, on restera à Chicago ! » (Danny Strong)

 

Je dis cela parce que Spike Lee est réputé pour détester les films qui abusent du terme « nigger » (« nègre » en anglais) au cinéma, comme ceux de Tarantino. Et parallèlement chez vous, Terrence Howard s’est plaint qu’on n’entendait jamais ce mot dans Empire alors qu’il était prononcé tout le temps dans le monde du hip-hop.
D.S. : Tout comme pour d’autres mots jugés infamants, l’utilisation de « nigger » est tout simplement interdite sur un network comme Fox, c’est la raison pour laquelle nous ne l’incluons pas dans les dialogues. On était très inquiets au départ, Lee Daniels et moi, que cela nuise à l’authenticité de la série. Mais finalement non : si le spectateur est suffisamment captivé par la narration, il n’y prêtera même pas attention. Je ne pense pas que la série serait meilleure si l’on utilisait ce mot, il ne nous manque pas maintenant. C’est marrant cette histoire, parce que Terrence, Taraji, Lee Daniels, moi-même, on en a tous parlé séparément dans la presse et on a tous une opinion différente sur le sujet. Mais entre nous, au boulot, on ne l’évoque jamais. C’est toujours curieux cet écart qu’il peut y avoir entre les histoires qui agitent la presse et la réalité.

Pourquoi avoir choisi d’implanter l’action d’Empire à New York, plutôt que Los Angeles ?
D.S. : New York fut le berceau du hip-hop et cela semblait plus logique de baser cette série là-bas. La ville m’a toujours paru plus glamour que Los Angeles, avec plus de richesses, la vie y est plus chère, donc pour parler d’une famille très riche, il me semblait que le choix de New York renforcerait le sentiment d’opulence des Lyon. Par ailleurs, Lee Daniels et moi vivons à New York et nous espérons bien un jour tourner vraiment la série là-bas, même si la saison 2 va continuer de se tourner à Chicago.

Pensez-vous vraiment qu’Empire peut, au-delà de sa mission de divertissement, faire bouger les lignes et contribuer à lutter contre le racisme ?
D.S. : Je ne sais pas. Mais si le succès d’Empire s’exporte vraiment dans le monde, ça pourrait avoir un impact intéressant sur les relations entre races, surtout dans les pays où il y a toujours un racisme anti-noir évident et des contenus télé exclusivement blancs. Si Empire peut, petit à petit, familiariser certains publics avec des héros noirs, si on arrive à les passionner pour ces histoires, ça ne peut que faire avancer les choses dans le bon sens.

Au fait et Obama, qui se fait traiter de « traître » au début de la saison 1 par l’un des fils de Lucius, il vous regarde ?
D.S. : Il a dit que Michelle Obama était une fan d’Empire. Donc, je ne sais pas si le Président nous regarde, mais au moins on a la first lady !

Propos recueillis le dimanche 14 juin au 55e Festival International de Télévision de Monte-Carlo

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