Patrick Melrose : accro aux mots, obsédé intertextuel (Showtime)

Patrick Melrose : accro aux mots, obsédé intertextuel (Showtime)

Note de l'auteur

Camé jusqu’au trognon, l’Anglais Patrick Melrose est convoqué outre-Atlantique pour récupérer les cendres de son père fraîchement décédé. Au fil d’un premier épisode sous influence (Requiem for a Dream, Anyone ?) et porté par le showman Benedict Cumberbatch, la narration dévoile une finesse étonnante centrée sur la souffrance, du corps comme de l’âme.

Le téléphone sonne. Patrick Melrose, qui plane dans la stratosphère, décroche et finit par comprendre que son père est mort et qu’il doit récupérer le corps (bientôt transformé en cendres) à New York. Une épreuve pour cet accro à tout ce qui peut le décalquer de la vie réelle, drogues, alcools… et bouffées de littérature qui détonent dans cet environnement artificiel.

La narration de la nouvelle mini-série de Showtime obéit à une structure en dialogue permanent, celui d’une voix intérieure qui répond/prolonge/cadence les événements, avec les mots prononcés à haute voix par Patrick lui-même. Jeu de répliques qui ricochent les unes contre les autres, avec, en troisième balle de jeu, des citations sans sources et incomplètes :

« Suffering’s what takes place while other people are eating. » Who said that?
« Dead, long dead. Long dead! And my heart is a handful of dust. » And… something… something else.
« And the sun shone, having no alternative. » Well, it’s time to seize the fucking day!

Lorsqu’on prend la peine de rechercher l’origine de ces citations tronquées, on découvre de nouveaux éléments qui, à leur tour, s’intègrent dans la série écrite par David Nicholls et réalisée par Edward Berger, elle-même adaptée d’une série de romans signés Edward St Aubyn. Comme des échos de l’éducation reçue par ce rejeton (assez dégénéré, il faut le dire) de l’aristocratie british.

La première des trois citations ci-dessus est tirée d’un poème de W. H. Auden intitulé Musée des Beaux-Arts : « About suffering they were never wrong, / The old Masters: how well they understood / Its human position: how it takes place / While someone else is eating or opening a window or just walking dully along (…). » La seconde strophe du poème est consacrée à La Chute d’Icare, tableau de Brueghel l’Ancien, où, du personnage mythologique, on ne voit que les jambes sortant encore de l’eau. Le jeune homme paraît se noyer dans l’indifférence de tous. Patrick Melrose est comparable à ce « boy falling out of the sky » : sa lente descente aux Enfers s’opère dans l’indifférence de (presque) tous. Peut-être à cause de son statut de « gosse de riche aristo », sa souffrance perd sa valeur.

La Chute d’Icare, tableau de Brueghel l’Ancien.

La deuxième citation vient d’un poème de Lord Alfred Tennyson intitulé Crossed Hands and Closed Eyes, où le poète se place du point de vue du mort pour décrire l’absence totale et désespérée de paix pour les défunts : « For I thought the dead had peace, but it is not so; / To have no peace in the grave, is that not sad? » Sa description de la souffrance post-mortem résonne avec la douleur du manque et de la paranoïa endurée par Patrick Melrose, lui qui affiche de vrais problèmes relationnels (« And my heart is a handful of dust ») et traverse les affres du sevrage sauvage (« And my bones are shaken with pain / The hoofs of the horses beat / Beat into my scalp and my brain »).

La troisième citation, enfin, provient de Murphy, le premier roman de Samuel Beckett, dont le protagoniste est… infirmier dans un hôpital psychiatrique. Le rapport à la folie née de la consommation de drogues et/ou du trauma originel est ici évidente. Encore faut-il que le spectateur travaille un peu et cherche à en savoir plus sur ces citations qui paraissent simplement posées çà et là, alors qu’elles ont été choisies avec soin, recelant une signification très profonde dans le cadre de la série télé.

 

Pas de veine disponible pour Patrick Melrose

Tout le début du premier épisode est bâti sur l’idée de veine, sur la polysémie du mot « artère », voie publique et conduit du système sanguin. L’autoroute qui, aux États-Unis, emmène Patrick de l’aéroport à l’hôtel en longeant des cimetières infinis (la mort est proche et partout ; le drogué est un équilibriste qui pratique son art au-dessus du trou de sa propre tombe) ; l’avenue new-yorkaise à l’arrêt à cause d’un embouteillage monstre (caillot de sang qui bloque le flux sanguin) ; le couloir qui mène Patrick de l’ascenseur à la pièce où repose le corps mort de son père (parallèle avec un souvenir d’enfance où on le voit marcher le long d’un couloir, dans une maison où celui que l’on soupçonne être son père est assis sur un lit en serrant les poings) ; etc.

Le trauma se dévoile progressivement. La drogue joue le rôle de révélateur d’une photographie qui prend son temps pour imprimer le papier. Une photographie qui, comme le cœur révélateur de la nouvelle homonyme d’Edgar Allan Poe, dit tout du crime mais sans le dire frontalement. Elle dénonce le crime d’abord dans l’esprit même du criminel. Ou, dans le cas présent, de sa victime, Patrick. On devine que le père tyrannique est le vrai coupable, mais ce premier épisode ne livre pas tout de la transgression. On voit notamment une scène où Patrick petit garçon pense au suicide, prêt à se jeter dans un puits. Le plan en contre-plongée depuis le fond du puits vers le garçon debout sur la margelle est, ici, terrible. Encore un conduit organique synonyme de (menace de) mort. Avec ce soupçon, semé dans l’esprit du spectateur, de l’inceste.

(c) Justin Downing/Showtime

Dans sa chambre d’hôtel, après s’être battu avec le mini-cercueil renfermant les cendres de ce père honni, Patrick frappe du poing sur la vitre et hurle mais, de l’extérieur, on n’entend pas son cri de rage. « What’s the point of a fucking window if you can’t jump out of it? I want to die. I want to die », se dit-il. On réalise alors que, depuis son enfance, il vit au bord de la mort, à deux doigts du suicide. Et même après le décès du père tortionnaire, seule la mort semble une option.

Sa relation au père tient en une formule. Au moment où il tente de se suicider par overdose, Patrick évoque l’ordre naturel de l’acte chirurgical : l’anesthésie d’abord, puis le scalpel. Mais, d’une voix imitant celle de son père, il se rétorque à lui-même qu’il faut inverser l’ordre classique en : « Scalpel first, anesthetic afterwards. » Voici, en résumé, la vie que son père lui a réservée : le trauma d’abord, puis une vie de drogue au bord de la mort.

 

Vers une nouvelle vie pour Patrick Melrose ?

Or, même l’overdose volontaire semble lui être refusée. Le lendemain matin, il s’éveille. La fenêtre est ouverte (alors qu’elle restait désespérément bloquée jusqu’alors). Les voitures circulent enfin en contrebas. Son œil à la paupière bloquée en position fermée par la drogue fonctionne à nouveau normalement. La vie renaît ? Une nouvelle vie commence ? Non, si l’on en croit la reprise plus complète de la citation précédente : « And the sun shone, having no alternative, on the nothing new. »

Il appelle son ami Johnny pour lui dire qu’il va se sevrer. Mais il ne peut que fondre en larmes à la question : « Qu’est-ce que tu as décidé de faire ? Qu’est-ce que tu vas faire à la place ? » Car il n’y a rien à la place, pour lui. Même sa volonté de sortir de ses addictions n’est que du réchauffé, un vœu pieux plusieurs fois annoncé et toujours démenti. Du moins, pour le moment. Il reste quatre épisodes.

Un mot, pour finir, sur la prestation de Benedict Cumberbatch. Un jeu à la fois incroyable – il remplit littéralement l’écran tout au long de l’épisode – et, revers de la médaille, un poil too much. À force de nous habituer à savoir tout faire, et notamment à dépasser les limites, l’acteur ne surprend plus vraiment – les amateurs de Sherlock penseront d’emblée à un certain épisode d’enterrement de vie de garçon, notamment. Reste le plaisir d’une vraie performance, et la curiosité de ce qui nous attend.

Patrick Melrose mini-série en 5 épisodes
diffusée sur Showtime à partir du 12 mai 2018 (tous les samedis)
Série écrite par David Nicholls
et réalisée par Edward Berger
Avec Benedict Cumberbatch, Jennifer Jason Leigh, Hugo Weaving, Allison Williams, etc.

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